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7 février 1948 : Robert Soro, le «
Lion de Swansea »
Photo : Le vieux lion de retour dans
le stade de Swansea, 48 ans après |
Le 7 février 1948, Robert
Soro, au terme d’un Galles-France légendaire, était
surnommé le « Lion de Swansea » par la presse britannique.
48 ans après, il revient pour la première fois sur
les lieux de ses exploits.
Récit d’une journée très particulière.
Cardiff, début janvier 1996. Une pluie fine, transparente
et glacée, tombe sur la capitale galloise comme dans un roman
de Simenon. Un même charme indicible y circule sous la lumière
courte, amortie, de ce vendredi d’hiver où la ville
elle-même, longtemps avant l’approche du soir, semble
tirer derrière elle les courtines sombres d’une alcôve.
Robert Soro est là, un béret basque vissé sur
le crâne, le col de sa gabardine remonté jusqu’aux
racines du cou. Peut-être songe-t-il à Arreau, son
petit village des Pyrénées, qu’il a quitté
tout à l’heure, sous un beau soleil matinal. «
Il y a quelques jours, je suis allé me promener en montagne,
raquettes aux pieds. Il fait sur les Pyrénées un temps
splendide… »
Son œil griffe la ville bruissante et multiforme. On dirait
un chasseur aux aguets. Un enfant que la magie ensorcelle.
« Dire qu’à mon époque, il fallait plus
de deux jours pour venir ici. Une journée de train pour gagner
Paris. Une autre pour atteindre Calais, le bateau, traverser la
Manche, prendre le train, Londres, Swansea… »
Il est plein de verve et de gaieté, ce beau grand-père
de soixante-quatorze balais, noueux et droit comme un chêne
centenaire, un œil bleu clair, accroché à l’azur,
l’autre brun, terrien, indéracinable… On dit
de lui que c’était une grande gueule, un volcan de
ce jeu. Ses colères auraient été écrites
par Michel Audiard, taillées pour Lino Ventura. On le retrouve
disert, infatigable, mais plein de cette onction particulière
que l’on prête singulièrement aux hommes sur
l’âge.
Pourtant, à l’instant, un peu de légende l’accompagne,
comme on quitte Cardiff par la route pour se rendre à Swansea,
lieu mythique selon son cœur, dont il devint le roi par un
après-midi glacé et venteux de février 1948.
Robert Soro, le « Lion de Swansea ».
« Oh, ce surnom, c’est une anecdote… C’est
la presse galloise qui me surnomma comme cela au lendemain de la
rencontre. Les journalistes français, présents au
match, devaient s’en faire l’écho. Et je ne sais
pas pourquoi, celui-là m’est resté… »
On n’est pas plus modeste, ni moins étranglé
par le souvenir.
« Un match de rugby, vous savez, ce n’est jamais qu’une
partie de rigolade entre copains. Il n’y a pas lieu d’en
faire des gorges chaudes… »
Au reste, il évoque une époque antédiluvienne
où les joueurs d’alors, à peine sortis de la
guerre, avaient droit à vingt timbres gratuits pour un mois
et demi de tournée en Argentine et un repas offert dans un
wagon de deuxième classe pour « monter » à
Paris, un jour de Tournoi.
« C’était le temps où les Britanniques
nous tenaient à l’œil. Dauger, Brouat et Jep Maso,
le père de Jo, étaient interdits de rencontres internationales
pour avoir joué à XIII. C’était la reprise
des matchs internationaux et nous n’étions que les
invités de Sa Gracieuse Majesté. Pas question pour
lors de transgresser les règles. Et interdiction formelle
de donner le moindre coup de poing. Cela aurait été
la radiation pure et simple. »
Tinrent-ils parole, nos Français de ce temps-là ?
Robert Soro, de Lourdes, de Romans, puis de Tarbes, ne le jurerait
pas. Guy Basquet, notamment, qui était le capitaine de cette
phalange, aurait bien un jour enfreint la loi. Mais chut ! Nul ne
l’a jamais su… « Nous tuions le temps à
grandes parties de belote. On riait, il faut bien l’avouer,
mais nos joies étaient simples. »
La mer encapuchonnée et grise sur Swansea, en partie masquée
par une longue bande de terre où cohabitent usines et entrepôts
de toutes sortes, n’offre pas à l’œil ce
vaste dégradé d’indigos et d’ébène
qu’on lui voit, sitôt perché sur les hauteurs
du très beau et très vieux stade de Saint-Helen’s.
Rien n’a changé pourtant. Il le jurerait. Tout est
pareil. Et Robert Soro, sitôt rentré dans l’enceinte
du stade où les jeunes gens du Cricket Football Club de Swansea
affrontent leurs homologues de Pontypool, semble devoir tout retrouver
d’un seul coup. « C’est fou, quand même.
Je n’y étais jamais revenu… »
Une émotion contenue glisse sur ce beau visage de gladiateur
buriné par les ans. L’œil cille, mais à
peine. Le visage s’éclaire d’un sourire. «
Les tribunes sont les mêmes… Peut-être ont-elles
été aménagées ?… Mais les vestiaires
sont là… »
Le doigt pointe en direction des tribunes où se devine, tout
en bas, un tunnel qui va aux vestiaires. « Vous vous rendez
compte ? Quarante-huit ans sont passés, et tout me revient
comme si c’était hier… A quelques heures du match,
nous ne savions toujours pas si la rencontre aurait lieu. Il avait
neigé sur Swansea et le terrain était recouvert de
paille. Jusque là-bas, vous voyez, où le terrain semble
se perdre, en travers, à cause des installations propres
au cricket. »
« On était sorti du vestiaire pour faire la traditionnelle
photo d’avant-match et un froid cinglant nous avait saisi.
Un peu comme aujourd’hui… Le public grondait. Il y avait
des types partout… »
L’œil s’humecte étrangement. Le froid glace
les os. La pluie cingle devant les grandes tribunes, balaie le paysage
de teintes irréelles. On pénètre en catastrophe
dans le superbe club-house du Swansea Football Club où des
hommes, au bar du pub, ne tardent pas à reconnaître
ce foutu deuxième ligne du temps jadis, adversaire indomptable
des Williams et des Davies éternels.
« Mon vieux pote André Moga prenait tous les ballons
à la touche. Sur l’un d’eux, je fonce au relais,
dans le couloir de la touche, et là, patatras, les types
me sont tombés dessus et m’ont piétiné.
J’étais K.O. Mais je suis revenu… »
C’est si simple, les souvenirs. L’un guide l’autre,
le devance, la voix se fait plus sûre. La voix ? Dentale,
aisée, elle brosse les finales et les fait durer jusqu’à
extinction.
« On avait remarqué que les Gallois aimaient à
casser le jeu en feignant des blessures. Et nous, contre le vent
en première mi-temps, nous avions décidé de
faire pareil. Les types étaient fous ! Le public rentrait
à même la pelouse, les gens hurlaient. Bientôt,
les flics ont du s’en mêler pour repousser les gens
vers la main courante. Mais on les tenait. La preuve… »
La preuve, on la connaît. La France, pour la première
fois de son histoire, va battre le Pays de Galles sur ses terres
par 11 à 3, trois essais de Basquet, Terreau et Pomathios,
une transformation d’Alvarez, contre une seule pénalité
de Williams.
« Les Gallois n’en revenaient pas et le soir, au lieu
du traditionnel banquet, nous eûmes droit à une soupe
à la grimace. Le président gallois avait dit, au moment
des discours : « J’ai un train à 8h30, je m’en
vais. » Et ils étaient tous partis… Nous, tu
parles, on riait. Et on avait passé la soirée à
boire… »
Voilà, tout est dit ou presque, dans un grand désordre
d’idées et d’émotions, entre une bière
avalée au pub du club-house et un coup de fil donné
à son vieil ami et arbitre gallois Clem Thomas qu’il
ne retrouvera que le lendemain, à Cardiff, et à quelques
heures seulement de la première finale européenne
des clubs gagnée par le Stade Toulousain devant Cardiff,
pourtant à domicile.
Des hommes, pourtant, s’affairent autour de lui, en interpellent
d’autres : « He is Robert Soro, the Swansea Lion…
»
La nuit tombe, la maladroite. Le regard, une dernière fois,
se perd sur les lointains du stade, en déchiffre les ombres.
On entend le vent et la mer hululer dans le soir de Swansea.
Le temps est passé, mais on est toujours le même. On
était un beau jeune homme, un avant admirable de force et
de robustesse. On est devenu un vieil homme exemplaire, capable
d’enchaîner col sur col, l’été,
à bicyclette, l’hiver en skis de randonnée.
Tout est différent, mais tout est pareil. Le temps a passé.
Le temps éternel…
« Nous avions une bonne équipe. Et moi, je valais pour
mes charges, ma puissance. Mais le jour où Roger Lerou n’a
plus voulu sélectionner André Moga, j’ai fait
savoir aux sélectionneurs que j’arrêtais aussi.
Les bœufs attelés, les deuxième ligne de rugby,
ça marche par deux… »
Les souvenirs se cognent une dernière fois. Swansea, Cardiff,
Arreau… On dirait un voyage initiatique refait à toutes
pompe. Il reboit une bière. La dernière peut-être
en terre galloise.
« La bière, disait Joseph Kessel, c’est du petit
lait pour les lions. »
Jacques Verdier

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