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Nouvelle-Zélande 1981: le rugby rejoint
par la politique
Pendant l’hiver austral de 1981,
les Springboks d’Afrique du Sud se sont rendus en Nouvelle-Zélande
pour jouer dix-huit matchs dont trois tests.
Bien plus qu’une simple série de rencontres, cette
tournée est devenue un tournant dans l’histoire de
la Nouvelle-Zélande.
C’est ni plus ni moins
que le ‘’Mai 68’’ version néo-zélandaise,
qui a créé un schisme profond dans la société
néo-zélandaise dont l’image populaire du rugby
a longtemps souffert. «La vraie question était
la nature même de la Nouvelle-Zélande, notre bon vieux
pays de joueurs de rugby buveurs de bière était en
guerre avec ‘’l’autre’’ Nouvelle-Zélande,
celle des livres, du vin et des discussions sérieuses,
écrivait C.K. Stead le grand poète et critique littéraire
néo-zélandais. Personne n’a gagné
mais la lutte – avec de vraies batailles de rue opposant un
nombre incroyable de gens – fut chaude et parfois terrifiante.»
Les livres de rugby ne retiendront que les résultats, décidant
de la suprématie mondiale, comme à chaque fois depuis
le début du siècle. Mais dans ces îles du bout
du monde, ces dix semaines ont créé un profond traumatisme.
Le passage des Springboks – nous sommes encore en pleine période
d’apartheid – a déchaîné des émeutes
d’une violence insoupçonnée, déchiré
les familles, et devant l’ampleur des manifestations, relégué
les questions sportives au second rang.
Photo : L'image qui troubla le pays
entier: le Lancaster Park de Christchurch et un premier test-match
derrière les barbelés. |
On a vu des terrains envahis de manifestants, des policiers obligés
de s’équiper de bâtons, de casques et de boucliers,
des combats de rue entre ‘’pour’’ et ‘’contre’’.
Loin, très loin de la guerre civile meurtrière qui
faisait rage en Afrique du Sud mais non moins dramatique pour ce
pays normalement si paisible qui, à part quelques émeutes
populaires pendant les années 1930, n’avait jamais
rien vu de tel.
En Nouvelle-Zélande au début des années 80,
il y avait d’un côté ceux, dont la Fédération
(la NZRU), pour qui le sport n’avait rien à voir avec
la politique et pour qui regarder un match contre les Springboks
faisait partie de leurs droits démocratiques, et de l’autre,
ceux pour qui l’image du pays entier était irrémédiablement
salie par la présence des rugbymen sud-africains sur leur
sol.
Aujourd’hui, toute cette passion peut sembler démesurée.
Pourquoi le rugby ? Pourquoi l’Afrique du Sud ? Pourquoi pas
boycotter les matchs des pongistes contre la Chine, le commerce
avec le Cambodge de Pol Pot, voire les matchs contre la Roumanie
de Ceaucescu ?… La réponse tient évidemment
au fait que tant pour la Nouvelle-Zélande que pour l’Afrique
du Sud, le rugby est à la fois le sport national, et bien
plus qu’un simple sport. C’est une partie intégrante
de l’identité, et si pour les Sud-Africains le rugby
reste le sport symbole de la race blanche, en Nouvelle-Zélande
depuis la naissance du pays c’est dans les vertus du rugby
que les hommes se sont toujours reconnus.
Jeune nation égalitaire, la Nouvelle-Zélande a toujours
été fière du degré d’intégration
des Maoris. Mais au fur et à mesure de cette tournée
houleuse, les Néo-Zélandais se sont trouvés
face à eux-mêmes et les événements de
l’hiver 1981 ont déclenché une prise de conscience
sur le plan politique, social, racial et individuel. Justement,
la place des Maoris dans la société néo-zélandaise
joue un rôle primordial dans ce débat, dont les origines
remontent à 1921 et la première tournée des
Springboks au pays que les Maoris appellent ‘’Aotearoa’’
(‘’Pays du long nuage blanc’’).
A Napier, dans un match tendu et violent, les Sud-Africains rencontrent
et battent (9-8) le XV des Maoris. «C’était plus
que du rugby, c’était un conflit racial», observa
le grand Georges Nepia dans son autobiographie. Mais ce qui s’est
passé sur le terrain n’est rien en comparaison des
événements qui ont suivi. Un préposé
des postes de Napier est tellement outré par la dépêche
du journaliste sud-africain Charles Blackett, qu’il en fait
part au journal local qui s’empresse de la publier : «Le
match le plus malencontreux jamais joué. C’était
déjà assez fâcheux d’être obligé
de jouer contre une équipe officiellement désignée
‘’New Zealand Natives’’, mais le spectacle
de milliers de blancs encourageant frénétiquement
une bande d’hommes de couleur pour qu’ils battent des
représentants de leur propre race était trop pour
les Springboks qui étaient franchement dégoûtés.»
Comme on l’imagine, les Néo-Zélandais tombent
des nues et malgré les excuses de l’encadrement, les
Boks ont du mal à faire oublier cet incident. Entre le rugby,
les Maoris et l’Afrique du Sud, le ver est dans le fruit.
C’est ainsi qu’en 1928, lorsque la NZRU envoie les All
Blacks en tournée en Afrique du Sud, sous le prétexte
de ne pas offenser leurs hôtes, ils décident de ne
sélectionner aucun Maori. Nepia, l’immense arrière,
ainsi que les brillants trois-quarts Jimmy Mill, Johnny Smith et
Lui Paewai restent à la maison. Le malheureux précédent
est établi. En 1937, quand les Springboks reviennent, aucun
match contre les Maoris n’est programmé et lorsque
les Blacks font leur deuxième tournée, en 1949, les
Maoris en sont encore exclus. Pourtant, ce n’est qu’en
1960 que les premières protestations populaires se font entendre,
sous le slogan de ‘’No Maoris, no Tour’’
(‘’Pas de Maoris, pas de tournée’’).
Des manifestants, y compris des jeunes femmes, envahissent le terrain
de Wellington avant un match de sélection, et une pétition,
ouvertement soutenue par Nepia, recueille quelque 160 000 signatures
à travers le pays. Mais ni la NZRU ni le gouvernement ne
réagissent et, en juin 1960, trois mois à peine après
le massacre de Sharpeville (69 noirs tués, 180 blessés),
pour la troisième fois, les Blacks acceptent de faire une
tournée en Afrique du Sud sans leurs meilleurs joueurs de
couleur.
Waka Nathan, Victot Yates, Mac Herewini, Ron Rangi… tous des
monstres du jeu en Nouvelle-Zélande, mais tous subissent
l’humiliation et l’injustice de cette tournée
‘’all white’’ (‘’toute blanche’’).
Plus de trente ans plus tard dans un bar de Pretoria, Naka Nathan,
la ‘’panthère noire’’ de la troisième
ligne, avouera que cette ‘’disqualification’’
- «la plus grosse déception de ma vie» - lui
restera à tout jamais en travers de la gorge.
Si, pendant les années 1960, les choses deviennent encore
plus dures en Afrique du Sud avec une série de lois sur la
ségrégation, en Nouvelle-Zélande les mentalités
commencent enfin à évoluer. En 1967, la NZRU, sous
la pression des syndicats, des médias et même du Premier
ministre Keith Holyoake, refuse l’invitation d’une tournée
‘’blanche’’ chez les Boks. Mais il faut
attendre l’assassinat du président sud-africain Hendrik
Verwoerd pour que la question de la participation des Maoris progresse.
Son successeur, Johannes Vorster, finit par décréter
que les All Blacks pourraient se rendre en Afrique du Sud avec des
Maoris, mais à deux conditions : qu’ils ne soient ni
trop nombreux, ni trop ‘’noirs’’.
C’est ainsi qu’en 1970, les Blacks partent enfin au
complet avec quatre joueurs qui sont classés ‘’blancs
honoraires’’ pour la durée de la tournée.
Ils s’appellent Henare Milner, Blair Furlong, Sid Going et
Bryan Williams, tous de race mixte donc bien évidemment avec
un teint de peau ‘’correctement colorée’’.
Mieux encore, Williams, un jeune ailier d’origine samoane,
devient la vedette incontestée de la tournée, et un
véritable héros pour des millions de noirs et métis
en Afrique du Sud.
La saga n’est pas finie pour autant, car avec ou sans les
joueurs de couleur, l’idée même de rester en
contact avec le régime d’apartheid est de plus en plus
mise en cause. Des manifestants, essayant d’empêcher
le départ de l’avion des Blacks, envahissent la piste
d’Auckland (46 personnes interpellées) et le grand
pilier international Ken Gray refuse «pour des raisons
morales» de participer à la tournée.
Que les Néo-Zélandais le veuillent ou non, le sport
et la politique s’entremêlent irrémédiablement.
Les Travaillistes de Norman Kirk prennent le pouvoir en 1972. Ayant
vu le chaos créé en Australie par les Springboks de
1971, Kirk demande à la NZRU de ‘’reporter’’
la tournée des Boks prévue en 1973. Une décision
lourde de conséquences qui coûte cher aux Travaillistes
lors des élections suivantes. Car son adversaire Conservateur,
Robert Muldoon reprend le pouvoir en 1975 grâce surtout à
son slogan ‘’nos sportifs joueront contre les gens du
monde entier’’.
Si jusque-là la NZRU pouvait justifier ses préoccupations
égoïstes, le débat atteint une nouvelle dimension
lors des Jeux Olympiques de Montréal en 1976. A cause d’une
nouvelle tournée néo-zélandaise en Afrique
du Sud en 1976, vingt-et-une nations africaines exigent l’exclusion
de la Nouvelle-Zélande des Jeux. Mais lorsque le CIO refuse
d’intervenir et la délégation néo-zélandaise
de partir, ces vingt-et-une nations retirent leurs athlètes
de la compétition. La plus grande fête sportive du
monde est définitivement gâchée et l’image
du rugby néo-zélandais irréparablement endommagée.
Mais revenons à la tournée de 1981, année électorale
en Nouvelle-Zélande. Fidèle à sa parole et
conscient de l’importance primordiale du rugby auprès
de l’électorat, Robert Muldoon, malgré les prémices
d’un désastre, refuse de d’annuler la tournée
des Boks. «Le gouvernement n’ordonnera pas à
la NZRU d’abandonner la tournée», déclare-t-il
le 6 juillet, envoyant la balle dans le camp de la fédération.
Celle-ci, dirigée par Ces Blazey, refuse à son tour
d’écouter les avertissements venus de tous les secteurs
de la société. Graham Mourie, le capitaine en titre,
annonce qu’il refuse de jouer contre les Sud-Africains. Mais
pour Blazey, même s’il voit les risques qu’une
telle tournée peut présenter pour le pays, estime
qu’il doit agir d’abord selon les intérêts
de son sport.
C’est ainsi que les hommes de Wynand Claassen arrivent en
Nouvelle-Zélande le 22 juillet 1981. N’ayant pas obtenu
le droit de survoler l’Australie, ils doivent effectuer un
voyage interminable passant par l’Europe, puis New York (où
déjà une vingtaine de manifestants les attendent),
Los Angeles et Hawaii. Ils évitent une première manifestation
à l’aéroport d’Auckland, changeant d’avion
sur la piste même avant de s’envoler pour Gisborne,
lieu du premier match.
Dès leur arrivée dans cette petite ville rurale, les
Boks réalisent que cette tournée n’est pas une
tournée comme les autres. Leur car reçoit des douzaines
d’œufs et, la veille du match contre Poverty Bay, un
fermier arrache la barrière du stade avec sa Land Rover et
répand quatre sacs de bris de verre sur la pelouse. Les bénévoles
locaux ont le temps de nettoyer le terrain et le match a lieu, mais
à Hamilton pour le match contre Waikato, ce ne sera pas pareil.
Sous les yeux incrédules de 28 000 spectateurs, des centaines
de manifestants envahissent la pelouse juste avant le match , jetant
clous et bris de verre sur le terrain. Le match est annulé
et les Boks doivent quitter leurs vestiaires en catastrophe car
le pilote d’un avion – Pat McQuarrie, un ancien pilote
décoré de la Bataille d’Angleterre – menace
de crasher son appareil sur les tribunes.
Les scènes de haine et de violence au Rugby Park de Hamilton
choquent le pays entier. Mais ce n’est que le début
d’une saga qui ira de pire en pire. New Plymouth, Wellington,
Palmerston North, Wanganui, Invercargill, Dunedin, Napier, Rotorua…
petit à petit la tournée devient ‘’du
rugby derrière les barbelés’’. Obligée
d’importer boucliers et bâtons, la compagnie de policiers
spécialement formée passe de 300 à 2 000 hommes,
leur but étant non seulement de protéger les joueurs,
mais de séparer les ‘’pour’’ et les
‘’contre’’ lors des émeutes autour
des stades.
L’Eden Park d’Auckland, pour l’ultime match de
la tournée le 12 septembre 1981, devient alors la scène
d’une des rencontres les plus dramatiques de l’histoire
du rugby international. Sur le terrain et en dehors. Passe encore
que, autour du stade, la bataille fait rage entre ‘’pour’’
et ‘’contre’’ avec les policiers au milieu.
Mais cette fois-ci la menace vient également des airs. Tout
au long du match, un avion fou, piloté par un certain Marx
Jones survole le terrain, faisant pas moins de soixante deux passages,
parfois au ras des poteaux.
A chaque passage, le pilote largue des brochures anti-apartheid,
des filets, des fumigènes et même des sacs de farine
qui explosent au sol. L’herbe est couverte de plaques blanches
et vers la fin du match, l’inévitable arrive : une
‘’bombe’’ tombe directement sur un joueur,
en l’occurrence Gary Knight, le puissant pilier droit des
Blacks. Sonné, couvert de farine, Knight appelle le soigneur
qui essaie de le ramener à ses esprits en l’aspergeant
d’eau. «Attention, tu vas me faire une pâte
feuilletée sur la tronche», le prévient
Knight, décidément pas si sonné que cela.
Il n’empêche qu’après cette plaisanterie,
il faut quelques minutes pour rétablir l’ordre sur
le terrain. Il ne reste que cinq minutes à jouer, les Blacks
mènent 19-18, et l’arbitre gallois Clive Norling demande
aux capitaines – Wynand Claassen et Andy Dalton – s’ils
veulent continuer. Tous les deux répondent oui et le jeu
reprend pour une fin de rencontre aussi hallucinante que controversée.
Rappelons qu’avant ce troisième test les honneurs étaient
partagés avec une victoire néo-zélandaise à
Christchurch (14-9) et une victoire sud-africaine à Wellington
(24-12) et que la suprématie mondiale est promise au vainqueur
d’Auckland.
Le jeu reprend donc, et l’ouvreur néo-zélandais
Doug Rollerson réussit un drop des 30 mètres. 22-18
pour les Blacks, mais les Boks ne renoncent pas. Il ne reste qu’une
minute de temps réglementaire lorsque Naas Botha récupère
la balle après un plaquage. L’ouvreur sud-africain
tape à suivre, reprend la balle, évite deux défenseurs
et envoie l’ailier Ray Mordt dans l’en-but pour son
troisième essai du match. Selon le tableau d’affichage,
les 80 minutes sont écoulées ; Botha rate la transformation
en coin et avec le score de 22-22, tout le monde pense que c’est
fini.
Mais, après les nombreuses interruptions pour cause de bombardement
de terrain, M. Norling fait jouer les arrêts de jeu. Deux
minutes, cinq minutes, huit minutes jusqu’à ce qu’il
siffle une pénalité pour la Nouvelle-Zélande
à 45 mètres des poteaux. Les Blacks jouent rapidement
, les Boks ne sont pas à dix mètres et Norling re-siffle
une pénalité. Des 35 mètres, Alan Hewson transforme,
les Blacks mènent 25-22. Mais M. Norling ne siffle toujours
pas la fin du match ! Il fait jouer en tout onze minutes d’arrêts
de jeu avant de donner l’ultime coup de sifflet.
Les Blacks ont gagné. Mais le rugby, lui, a incontestablement
perdu. Quand à Marx Jones, le bombardier d’Eden Park,
il a écopé de deux ans de prison, dont six mois ferme.
Pour lui et pour beaucoup de gens en Nouvelle-Zélande, après
le passage des Springboks de 1981, les choses ne seraient plus jamais
pareilles.
Ian Borthwick

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