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Jean Prat, ‘’Monsieur Rugby’’

Photo : Jean Prat, porté
en triomphe par ses adversaires Gallois,
à la fin de son dernier match du Tournoi, le 26 mars
1955, à Colombes
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Comme nous sommes de plus en
plus nombreux à ne l’avoir jamais vu jouer, ‘’Jeannot’’
Prat c’est d’abord une photo, à l’époque
des images d’archives furtives, des extraits de matchs à
l’emporte-pièce, comme si les actions n’avaient
pas de valeur en soi. Cette photo en noir et blanc le montre porté
en triomphe par ses adversaires gallois, au stade de Colombes, pour
son dernier match du Tournoi. Ce 26 mars 1955, toute la France du
rugby avait envahi Paris, chantant, buvant, ripaillant, pour assister
au premier Grand Chelem qui paraissait promis. Ecoutons Jean Prat,
dont la voix ne s’était pas encore tue : « Le
samedi matin, dès 5 heures, la foule des voyageurs débarquant
de la gare d’Austerlitz s’était rassemblée
dans le square Louvois, devant l’hôtel, pour scander
nos noms. Impossible de fermer l’œil et ensuite de se
concentrer… » Henri Domec blessé, les Français
à quatorze, les Gallois l’emportaient 16-11.
1955, immense année pour Jean Prat. Le 22 janvier à
Dublin, alors que les Français ne mènent que 5-3 dans
une fin de match étouffante, il hurle : « Ils vous
ont emmerdé pendant cent ans, vous pouvez bien tenir cinq
minutes ! » Le 26 février, les Français
gagnent à Twickenham (16-9) grâce notamment à
deux drops de Jean Prat : « Parlez-moi plutôt des deux
bons ballons conquis par le pack et transmis jusqu’à
l’ailier Henri Rancoule qui recentra au pied : essai de Michel
Celaya, essai de Robert Baulon. Voilà l’œuvre
d’une collectivité toute entière. »
Tel était Jean Prat qui vient de mourir au terme d’une
longue maladie, dans un affrontement d’homme à homme
avec la mort qui a fait l’admiration de tous, et d’abord
de Josée, son épouse. André Boniface, le grand
trois-quart centre des années 50 et 60, qui ne l’a
guère quitté ces dernières années, témoigne
: « Jusqu’au bout, Jeannot n’aura eu peur de rien.
Jeudi, je lui ai dis : ‘’Je viens demain’’.
Il m’a répondu : ‘’Non, Dédé,
tu ne viendras pas me voir. Demain, je serais mort’’
». André Boniface pleure, comme il n’a pas pleuré
depuis la mort accidentelle de son frère Guy.
Il est difficile de se faire une idée du style exact de ce
joueur au gabarit modeste, 1,76 m pour 85 kilos. Dans le jeu de
l’époque, les ‘’flankers’’
avaient pour mission de redoubler les lignes arrières. Nanti
d’un souffle inépuisable, Jean Prat s’en chargeait
avec assez de maîtrise et de lucidité pour redresser
les attaques, conclure en bout de ligne, ramasser les ballons perdus
en route et les jouer au pied quand il s’estimait assez près
des poteaux pour des drops souvent décisifs. Il détint
ainsi longtemps le record mondial de points marqués par un
avant (145, 9 essais, 26 transformations, 17 pénalités
et 5 drops en 51 matchs). L’Australien John Eales ne le déposséda
qu’en 2000.
Cette polyvalence a laissé une impression unique à
ses contemporains. On n’avait jamais vu un homme capable de
plaquer, de courir, de faire des passes, de jouer au pied à
ce niveau en même temps, tout en gardant du recul sur les
choix stratégiques. Ce voltigeur devait cette somme de talents
à un extraordinaire cadeau du destin. C’est son père,
cultivateur, qui avait vendu un champ aux dirigeants du FC Lourdes
pour qu’ils y construisent le stade Antoine-Béguère.
Jean vécut donc son enfance dans une maison mitoyenne du
lieu de ses futurs exploits. Il y passa de longues heures d’entraînement
solitaire à peaufiner sa condition physique et à répéter
les gestes qui feraient de lui un cador. Même arrivé
au sommet, il ne devait jamais se départir de cette exigence
qui lui faisait s’imposer des footings plusieurs fois par
semaine. On fit d’ailleurs de lui le premier professionnel
du rugby français, dans l’esprit bien entendu.
Né en 1923, le rugby lourdais le découvrit à
l’âge de 17 ans, le rugby français à 22,
en 1945. Il faisait partie de la première équipe de
France de l’après-guerre qui affronta l’armée
britannique, étape initiale d’une carrière internationale
de dix ans jalonnée d’exploits : première victoire
française au Pays de Galles (1948), à Twickenham (1951,
un drop), premier succès contre les All Blacks (1954, il
marque l’essai), première victoire dans le Tournoi
(1954). Capitaine à seize reprises, il ne manqua qu’un
seul match, pour une grippe et ne quitta le terrain qu’une
fois, avec une bonne raison, à Cardiff : il avait la jambe
cassée…
C’est à l’issue de la deuxième victoire
à Twickenham en 1955 que le journaliste anglais Pat Marshall
lui donna son fameux surnom, ‘’Monsieur Rugby’’.
Ces exploits mémorables ne constituaient que la partie immergée
de l’iceberg car il exerçait d’abord son talent
sous le maillot rouge et bleu du FC Lourdes, au pied des Pyrénées
bigourdanes, dont il était le maître à jouer
sourcilleux. Il s’était juré de ramener le Bouclier
de Brennus à Lourdes, pour la première fois. Et de
le remettre à son ancien instituteur, M. Dupierris. Il le
fit. Six titres de Champion de France, trois Challenge Du-Manoir
et deux Coupes de France, onze titres majeurs en quinze finales
jouées…
Passes au cordeau, coups de pied de recentrage, Jean Prat était
impitoyable sur chaque geste technique et sur le respect des valeurs
collectives. Solitaire, capable de longs discours de quatre phrases
sans concessions, Jean Prat n’était pas parfait, râleur,
gueulard, d’une folle exigence. Il gifla même en plein
match son jeune frère Maurice (lui aussi international) pour
avoir été trop personnel. Il lui arrivait de chronométrer
à l’entraînement le temps mis par le ballon entre
la sortie du pack et les mains de l’ailier, poussant tout
le monde au geste juste, inspiré par son modèle avoué,
le jeu complet de l’Aviron Bayonnais de Jean Dauger.
Cette faculté à diriger les autres le conduisit à
devenir le premier vrai entraîneur du XV de France en 1964
et il ajouta à son palmarès un succès en Afrique
du Sud. Mais ce poste était particulièrement ingrat
en ce temps-là car il ne choisissait pas ses joueurs. Viré
en 1967 par le président Ferrasse, il resta en lisière
du rugby français, conscient d’être un monument
mais trop pudique pour profiter de ce statut par des déclarations
tonitruantes.
En 2002, un magazine français l’invita à revenir
dans cette Angleterre qui sut le reconnaître comme un grand
de ce jeu. Les responsables de la Fédération anglaise,
flattés de sa visite, lui avaient donné les clés
de Twickenham : « C’est un honneur de vous avoir
parmi nous, monsieur Prat. » Il est entré seul,
humant l’air, essayant de retrouver ce qui n’existait
plus, les tribunes en bois. D’habitude, il est interdit de
marcher sur la pelouse mais, là, personne ne le lui avait
défendu. « Vous savez, sourit l’employé,
il a joué dessus avant que nous soyons nés…
»
Jean Prat était intarissable sur ce jeu : « Le
rugby est une discipline sportive. Au-delà du résultat
du match, c’est une façon d’être et de
se comporter. De ce point de vue, les Anglais ont toujours été
ma source d’inspiration. Dès le premier match que j’ai
joué contre eux, ici, à Londres. »
C’était à Richmond, à une demi-douzaine
de kilomètres de Twickenham, un petit stade bordé
de villas cossues où se joua, en février 1945, le
deuxième match de la reprise des relations rugbystiques franco-britanniques.
Et là aussi, les portes s’ouvrirent à la seule
évocation de son nom, tel un mot de passe. Dans un hôtel
londonien, les 1000 personnes d’un banquet se levèrent
dès qu’ils surent que ‘’Mister Rugby’’
était parmi eux.
Un soir de bordée d’après-match en Irlande,
la prison fut le seul endroit trouvé pour finir une nuit
agitée. Les gardiens se dressèrent d’un seul
élan, comme au garde-à-vous, devant lui, refusant
de le mettre en cellule et lui accordant gîte et couvert bien
au chaud…
Tel était Jean Prat, ‘’Monsieur Rugby’’,
officier de la Légion d’Honneur, entré dans
ce grand silence assourdissant qui lui va si bien.
Il mesurait 1 mètre 76 et c’était un géant.

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